L'oppression est grande. La première vue dont je bénéficie consiste en de grands immeubles, répartis tout autour de moi. Je ne sais par quel hasard cela est arrivé, mais le brouillard s'est quelque peu dissipé, rendant mon champ de vision plus élargi que précédemment. Regard rivé vers les cimes métalliques et bétonnées, j'entame ce qui s'apparente à une balade dans la ville. N'étant encore qu'aux prémisses de celle-ci, je constate tout de même une diversité dans les types d'habitats néanmoins curieuse. Par-ci, un bâtiment imposant, par-là, des maisonnettes collées les unes des autres, toutes dans un style identique. Elles me rappellent les logements aperçus dans le village. Mauvais souvenirs en perspective. La densité de population étant bien plus grande, l'espoir d'y trouver une quelconque forme de vie, humaine ou autre, refait surface. J'alterne entre les trottoirs opposés afin de reluquer brièvement l'intérieur des habitations. Hormis des fenêtres en plus ou moins piteux état, il n'y a rien de bien transcendant. L'ambiance terne et macabre dégagée par l'intérieur des locaux me donnent le cafard. Ça respire la mauvaise nostalgie éprouvée par le héros d'un film fouillant les vestiges d'une famille perdue ou d'un amour déchirant. N'ayant cependant ni mangé ni bu depuis une trop longue durée, je me laisse guider par mes besoins primaires et brise la fenêtre devant laquelle je me situe. En y réfléchissant, je me dis que la porte était peut-être ouverte, et que casser une vitre n'était pas nécessaire. Enfin bon, ça ne gênera personne. Je visite pièce par pièce la maison et la fouille en surface. Tout comme chez moi, les appareils liés à l'électricité ont une certaine tendance à divaguer ou à complètement foirer. Je ne me risque donc pas à avaler de la nourriture provenant du réfrigérateur. Les placards de la cuisine ne contiennent que d'infimes paquets de gâteaux secs. Jetant un oeil sur la date limite, je me rends compte qu'elle n'est qu'un ensemble de chiffres insignifiants. Obligé de me fier à l'aspect du produit, je constate qu'il a l'air en assez bon état pour que je puisse l'ingérer. Chose faite, je réitère l'opération jusqu'à ce que soif s'ensuive. Direction l'évier, en espérant que l'eau coule et qu'elle ne soit pas marron. Par chance, c'est le cas. À peine terminè-je de boire quelques centilitres d'eau qu'un bruit attire mon attention. Me sentant épié, je lève brusquement la tête et me retourne vivement. Rien à l'horizon. Les hallucinations visuelles et auditives ne manquent pas ces derniers temps. Le bruit provenant de la fenêtre par laquelle j'épiais moi-même l'intérieur de la maison, je m'en rapproche à petits pas, faisant grincer le sol poussiéreux. Toujours rien. Il faut croire que je ne peux plus accorder une confiance aveugle en mes sens. Mes besoins étant comblés, je peux dès lors quitter cette demeure et reprendre la route. Les panneaux de circulation et de signalisation sont tous renversés. On dirait qu'un blizzard a dévasté seulement ce qui s'apparente aux moyens de locomotion. Les établissements situés au bord de l'avenue ont leurs vitres fissurées, brisées, voire complètement détruites. Les murs sont lézardés. Les brèches sont nombreuses et les débris y sont en conséquence. Des chaises sont disséminées partout sur la chaussée. Des casiers et meubles bordent les trottoirs en laissant à leurs côtés des éclats de ferrailles. Les allées d'arbres sont fades, dénuées de toute beauté frappante. Toutes les feuilles sont écrasées sur le sol et forment une surface glissante géante. Des trous et cratères font également leur présence sur la route et rend ma marche hasardeuse. Le détail toujours notable : il n'y a aucun véhicule présent. Que ce soit sur les parkings retournés par les racines d'arbres ou sur n'importe quelle route, les voitures sont inexistantes. La gare, située non loin de là, est à moitié ravagée. Après m'y être rendu, je peux voir l'étendu du désastre. Les arrêts de bus sont renversés, tout comme les lampadaires. Les écrans destinés à la diffusion d'informations pratiques sont brisés sur le sol ou ne tiennent qu'à un infime enchevêtrement de fils déchirés. Les portes d'entrée sont enfoncées. Le carrelage soulevé accueille des dizaines de journaux différents dont les feuilles claquent au gré du peu de vent entrant. Les distributeurs sont éclatés sur le sol. Les tarifs habituels étant tellement excessifs, je profite de l'occasion pour me ruer dessus et récolter deux ou trois confiseries. Direction les quais. Vu l'état des rails, il est légèrement impossible qu'un train puisse circuler dessus. Et pourtant... Un train est en stationnement plus loin. Je daigne y jeter un oeil. Ma foi, rien de bien intéressant. La moitié des sièges jonche le sol, les portes sont entrouvertes et le parterre défoncé. Demi-tour. Je passe par une brèche faite dans un grillage situé à côté de la rame et retourne sur mes pas. Je continue la contemplation de ce sinistre et me rapproche normalement du centre-ville. Les plans n'ont pas été épargnés eux non plus mais je laisse la ligne blanche faire son travail. Malgré les petits détours destinés à combler une once de curiosité, il ne m'est pas difficile pour autant de retrouver le chemin originel. Au bout de quelques minutes de marche dans les petites ruelles, dont les ruines exacerbent leur étroitesse, je remarque la présence d'une cathédrale. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que vu d'ici, elle semble avoir été épargnée par les dégâts généraux. Quel dommage, si je puis dire. Non pas que j'en veuille particulièrement aux architectes de si belles oeuvres, mais uniquement parce que ce fait pourrait corréler à une intervention divine, pouvant être exprimée avec autant de fierté que d'ironie par les fervents serviteurs de Dieu. Penser que celui puisse arriver irrite mon esprit, déjà bien usé et dépassé par les évènements. Intrigué, je tente tout de même de rejoindre l'intérieur de celle-ci. Et si ce n'est pour constater d'éventuels dégâts, ce sera pour simplement admirer l'architecture. L'habit ne faisant pas le moine, je constate que l'enceinte du monument est détériorée. Moins que l'ensemble de ce qui l'entoure, mais notable tout de même. Les piliers sont rongés sur les côtés, les vitraux brisés par-ci par là, les bancs fracturés ; le tout baignant comme le reste dans la poussière et les décombres. Le seigneur n'a finalement pas su sauver son humble demeure. Cela dit, la résonance de mes pas et de ma voix me divertit. C'est une manière de combler ma solitude et je peux enfin bénéficier du juste retour de mon écho. Un faux dialogue qui me permet de me parler et de m'écouter à la fois tout en ayant l'impression que la solitude ne me touche pas. De tels vestiges ont une finalité qui n'est pas si déplaisante que ça, dans un tel moment. Trève de tirade personnelle, je sors de ce lieu de sauvegarde et me retrouve de nouveau plongé dans l'espace confiné des ruelles qui entourent la cathédrale. Placée en hauteur, elle laisse une vision circulaire profonde. En suivant du regard la ligne blanche, j'entrevois dans sa continuité une immense tour, beaucoup plus grande que les autres. Un ressenti étrange me prend à sa vue. Ressenti mis en exergue lorsque je remarque un signe qui n'est plus inconnu placé en plein milieu de la tour verticale ; le cercle noir y est arboré. Cidji
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